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9. Analyse de situation

Public cible : les personnes détenues en milieu carcéral

Sur la base du diagnostic épidémiologique et social, le diagnostic comportemental a été construit en identifiant les comportements du public cible d’une part et ceux des acteurs, services et milieux de vie généralistes et spécifiques en lien avec ce public cible d’autre part. Les déterminants éducationnels, environnementaux et institutionnels de ces différents comportements ont ensuite été recherchés et classés. La synthèse ci-dessous reprend les éléments-clés de cette analyse en tentant de mettre en évidence les principaux acteurs et leurs interactions.

Les conditions d’incarcération favorisent différents comportements à risque parmi les détenus. Lors des rapports sexuels, ils n’utilisent pas toujours le préservatif avec leurs partenaires dans le cadre des visites hors surveillance (VHS) ou lors des congés pénitentiaires. Parmi ceux qui ont des relations sexuelles en dehors de ces visites hors surveillance (5,2 % des détenus interrogés), 70 % disent ne pas s’être protégés. La réduction des risques lors des rapports sexuels est rendue difficile par le caractère clandestin et donc furtif de ces pratiques. Les rapports sexuels monnayés ne sont pas protégés.
 Par ailleurs, 8,5 % des détenus ont été tatoués et 1 % se sont fait faire un piercing en prison. Ces pratiques, qui revêtent souvent le caractère d’un rite de passage, ont souvent lieu dans la clandestinité et sans que les conditions d’hygiène soient assurées.

En ce qui concerne la consommation de drogue, 13,5 % des détenus l’ont expérimentée pour la première fois en prison. Quatre pour cent de l’ensemble des détenus se sont injecté un produit au cours de leur incarcération et 16,6 % des usagers de drogues injecteurs déclarent avoir partagé des seringues et du matériel d’injection lors de leur dernière injection en prison. Là encore, le caractère clandestin de ces pratiques rend difficile la réduction des risques. Certains détenus échangent également leur matériel de toilette. Les drogues consommées sont rarement de bonne qualité et elles sont souvent combinées avec des médicaments et/ou de l’alcool.

Les détenus qui suivaient un traitement avant leur incarcération ont en principe la possibilité de le continuer en prison. Néanmoins, les intervenants constatent que certains détenus n’informent pas toujours le personnel médical de leur état de santé, qu’ils rencontrent des difficultés dans leur adhésion au traitement et qu’ils n’ont pas toujours la possibilité de réaliser un dépistage du VIH, des autres IST et des hépatites. Certains détenus détournent les médicaments qui leur sont prescrits. Après une prise de risque, ils font rarement une démarche vers le personnel infirmier pour demander de l’information ou un dépistage.

Les comportements de discrimination sont fréquents et peuvent se manifester vis-à-vis de différentes catégories de détenus, notamment les séropositifs, les usagers de drogues ou encore les personnes incarcérées pour faits de moeurs.

Lors de la sortie de prison, les détenus prennent souvent des risques majorés lors des rapports sexuels, de la consommation de drogues ou de l’échange de seringues. Ceux qui suivaient un traitement en prison, notamment pour le VIH, l’interrompent souvent ou le suivent de manière moins régulière une fois libérés. De plus, la mise en ordre vis-à-vis de la mutuelle est rarement une priorité lors de la sortie.

Les agents pénitentiaires, quotidiennement en contact avec les détenus, ont parfois des comportements négatifs ou discriminatoires à leur égard. Ils ne favorisent pas toujours l’accès aux préservatifs et aux brochures d’information, et ont euxmêmes des difficultés à intégrer les mesures de précaution telles que le port des gants alors que certaines interventions dans leurs pratiques professionnelles les exposent à des risques. Ils estiment souvent qu’ils doivent connaître le statut sérologique des détenus, ce qui peut poser des problèmes sur le plan de la confidentialité.

L’administration et la direction des prisons privilégient le volet sécuritaire et négligent parfois les aspects préventifs, même si les intervenants constatent des évolutions sur le terrain. L’administration commence à intégrer la prévention dans ses politiques, mais n’autorise pas l’accès au matériel d’injection stérile. Les moyens qu’elle met progressivement à la disposition du personnel pour accompagner les détenus et favoriser leur réinsertion sociale et administrative lors de leur sortie restent insuffisants. Les directions favorisent de plus en plus l’accès au préservatif, au lubrifiant à base d’eau, au matériel de précaution standard et aux brochures d’information mais cet accès peut encore être accru. Elles tentent d’améliorer les conditions de vie des détenus et les conditions de travail des agents et sont de plus en plus ouvertes aux partenariats avec des intervenants extérieurs, notamment ceux qui mettent en place des activités de promotion de la santé.

Les médecins et infirmiers qui prennent en charge les détenus n’ont pas toujours les moyens de favoriser l’accès au matériel de prévention et à l’information. De plus, tout comme leurs homologues généralistes (qui travaillent en dehors des prisons) et en fonction des établissements pénitentiaires, leurs attitudes et pratiques professionnelles varient en matière de dépistage, de counseling, de vaccination, de réduction des risques, de traitement de substitution de la toxicomanie et de prise en charge (notamment des patients séropositifs). Ils tentent d’assurer le suivi du traitement à l’entrée et à la sortie des détenus, tout en se basant sur les dires du détenu vu la difficulté du passage d’information entre les médecins en intra et extra-muros. Le suivi des personnes détenues infectées est lacunaire vu le manque de médecins infectiologues référents, en dehors des deux polycliniques de Saint-Gilles et de Lantin. Le personnel médical est par ailleurs lui-même exposé à des risques d’infection.

Le Service Soins de Santé Prison dépendant du Service public fédéral Justice tente de plus en plus d’intégrer la prévention dans sa politique. Il favorise l’accès au matériel de prévention et à l’information et développe les formations en toxicomanie pour les infirmiers. Il centralise peu les données IST/Sida des dossiers médicaux et ne favorise pas la systématisation du dépistage des IST à l’entrée et durant l’incarcération.

Les acteurs politiques ont un lien important avec la problématique. Les intervenants déplorent le manque de communication entre les différentes compétences et niveaux de pouvoirs concernés, ainsi que le manque de moyens financiers pour assurer des soins optimaux (DG EPI) et des actions de réduction des risques en quantité suffisante (Communauté française).

Certaines caractéristiques de l’environnement carcéral surdéterminent les comportements des différents acteurs :

  • Au sein de la prison, l’accès au préservatif, au matériel de réduction des risques, à l’information, aux vaccins et au matériel de prévention pour les professionnels peut être difficile. L’accès aux soins est en principe assuré au cours de l’incarcération mais pas toujours dans des conditions optimales.
  • Le manque de moyens et de places a pour conséquence la surpopulation mais également l’absence de certaines infrastructures ou services : frigos pour conserver les traitements anti-rétroviraux, services médicaux, ressources humaines et temps pour les agents et le personnel médical, structures psychosociales réservées aux thérapies de soutien en intramuros.
  • Une «sous-culture» carcérale rejette certaines catégories de détenus et exacerbe la violence.
     Chaque établissement a cependant ses propres règles de fonctionnement. Ces déterminants peuvent donc prendre une importance différente selon les établissements.

Sur le plan institutionnel, la loi de principes concernant l’administration des établissements pénitentiaires ainsi que le statut juridique des détenus (MB 01/02/2005) stipule notamment au chapitre VII Des soins de santé et de la protection de la santé que «le détenu a droit à ce que les soins de santé dispensés avant son incarcération continuent à l’être de manière équivalente pendant son parcours de détention». Les détenus ont donc en principe droit à une équivalence des soins.

En ce qui concerne la consommation de drogues, une circulaire (18/07/2006) relative à la problématique de la drogue en prison donne un cadre politique en abordant les différents aspects de la problématique : droit à une offre de traitement de la dépendance équivalente à celle reçue à l’extérieur, concertation entre différents niveaux de compétences (Communautés, Régions et Administration pénitentiaire), interdiction tant de la possession que du trafic de drogues mais distinction entre ces deux comportements concernant les mesures disciplinaires, rôles des comités (central et locaux) drogues, information des détenus, prévention des affections virales, préparation de la sortie et organisation d’aides externes.  

Précision méthodologique
Pour réaliser une analyse de situation, les participants, lors de la construction du diagnostic comportemental, formulent les comportements des acteurs sous forme de problèmes, c’est-à-dire de manière négative, et avec un certain degré de généralité. Cette approche critique répond à une nécessité méthodologique : il s’agit à cette étape d’identifier les manquements et aspects à améliorer. Au moment de la formulation des objectifs opérationnels, ces comportements formulés négativement seront traduits de manière positive comme résultats à atteindre et comme activités à mettre en oeuvre.

Sources
  •  Loi de principes du 12 janvier 2005 concernant l’administration des établissements pénitentiaires ainsi que le statut juridique des détenus (MB 01/02/2005). [retour en haut]
  • Service public fédéral Justice. Direction générale exécution des peines et mesures. Circulaire ministérielle n°1785 du 18 juillet 2006 relative à la problématique de la drogue en prison. [retour en haut]
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Une analyse commune pour l'action (décembre 2009)

Cahier 9 - Personnes détenues

 

Analyses complémentaires

L’analyse de situation pour le public des personnes détenues est à mettre en relation avec d’autres analyses de situations avec lesquelles elle partage des problématiques communes, en particulier pour les publics :

 
Observatoire du sida et des sexualités - Facultés universitaires Saint-Louis
Bd. du Jardin Botanique, 43 - 1000 Bruxelles - tél: + 32 (0)2 211 79 10 - observatoire@fusl.ac.be