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7. Analyse de situation

Public cible : les prostituées féminines

Sur la base du diagnostic épidémiologique et social, le diagnostic comportemental a été construit en identifiant les comportements du public cible d’une part et ceux des acteurs, services et milieux de vie généralistes et spécifiques en lien avec ce public cible d’autre part. Les déterminants éducationnels, environnementaux et institutionnels de ces différents comportements ont ensuite été recherchés et classés. La synthèse ci dessous reprend les éléments-clés de cette analyse en tentant de mettre en évidence les principaux acteurs et leurs interactions.

De manière générale, les prostituées se protègent adéquatement lors des rapports sexuels avec les clients mais une minorité d’entre elles utilisent le préservatif de manière insuffisante ou inadéquate : 5 % affirment accepter parfois de pratiquer la pénétration vaginale et 19 % la fellation sans préservatif. Parmi celles qui pratiquent la pénétration anale, 19 % acceptent parfois de ne pas utiliser le préservatif (Espace P asbl, 2008a). L’utilisation de lubrifiant à base d’eau est également insuffisante. Certaines réagissent inadéquatement face à une rupture de préservatif (douche vaginale, non-recours au traitement post-exposition ou à la pilule du lendemain). La majorité est bien informée des risques de transmission et des moyens de protection efficaces. L’exposition aux risques d’infection par le VIH et les autres IST est augmentée par la fréquence des rapports sexuels, le nombre de clients, les conditions dans lesquelles certaines travaillent et le manque d’autonomie financière.

Les intervenants constatent ces dernières années une augmentation des pratiques sexuelles potentiellement à risque de la part des prostituées : elles étaient 67 % à déclarer pratiquer la pénétration vaginale en 1989 (n=458) contre 94 % en 2007 (n=197), la pratique de la pénétration anale est passée de 6 % à 24 % et celle de la fellation avec éjaculation de 30 % à 83 % au cours de la même période (Espace P, 2008a). Ces évolutions se font dans un climat de concurrence, favorisé par les pressions économiques exercées par les proxénètes sur les prostituées migrantes.

Ces comportements sont en interaction étroite avec les demandes et exigences des clients, dont une partie croissante demandent et négocient des pratiques sexuelles sans protection ou ne respectent pas la protection qui a été négociée : deux clients sur dix en 2005 et quatre à cinq sur dix en 2007 ont demandé des rapports sexuels sans préservatif. Une minorité non négligeable des prostituées utilisent les douches et éponges vaginales de manière inadéquate ou excessive : 22 % des prostituées interrogées par Espace P pratiquent des douches vaginales après chaque rapport sexuel ou tous les jours.

D’autres comportements augmentent les risques : parmi les prostituées rencontrées en Région wallonne en dix ans (n=875), 17,1 % consomment des drogues (5,6 % en injection par voie intraveineuse et 11,5 % sans injection) (Espace P, 2008b). Certaines exercent leur activité dans des conditions qui augmentent les risques de violences : elles travaillent parfois seules, dans des lieux peu sécurisés comme des parkings, ou encore acceptent plusieurs clients à la fois.

La grande majorité des femmes rencontrées recourent au dépistage du VIH (94 %, dont un tiers qui ont été dépistées par Espace P), de l’hépatite B (89 %) et du HPV (81 %) mais certains sous-groupes, comme les migrantes, sont peu demandeurs ou y ont recours plus tardivement. Certaines femmes ont également un accès aux soins limité ou tardif, ont un recours fréquent aux interruptions volontaires de grossesse (suite à la non-utilisation ou à la rupture du préservatif ou à la non-utilisation d’un contraceptif autre que le préservatif) ou encore ne suivent pas adéquatement les traitements qui leur sont prescrits. Celles qui ont un médecin généraliste ou un gynécologue n’abordent généralement pas leur activité prostitutionnelle avec lui pour plusieurs raisons : craintes du jugement du médecin et méfiance concernant le respect du secret professionnel, notamment en cas de séropositivité. Ces appréhensions proviennent parfois d’expériences passées de rejet ou de stigmatisation de la part de professionnels de la santé.

L’exploitation et la pression économique exercées par plusieurs acteurs (patrons de bars, de clubs privés et de «carrées» (1), proxénètes, réseaux de traite des êtres humains) ou l’attitude variable de certains vis-à-vis de la prévention (dames de compagnie par exemple) limitent l’autonomie des prostituées et leur capacité à adopter des comportements de protection efficaces.

La répression exercée par la police et les acteurs politiques renforce la clandestinité, ce qui peut entraver le travail de prévention. Elle dégrade également les conditions de travail et par conséquent expose les prostituées à des risques accrus.

La stigmatisation des prostituées dans la population générale peut prendre plusieurs formes : stéréotypes, victimisation, discriminations et comportements de rejet, pouvant aller jusqu’à leur expulsion de certains quartiers sous la pression des riverains. Cette stigmatisation, souvent renforcée par les médias, contribue à la dévalorisation des femmes prostituées et de l’activité prostitutionnelle et cause des souffrances multiples.

Sur le plan de l’environnement, la précarité socioéconomique dans laquelle vivent certaines prostituées, les difficultés d’intégration et la précarité liée au séjour pour les migrantes ont des conséquences sur l’accès aux soins et aux besoins de base.

Sur le plan institutionnel, en l’absence d’une réglementation fédérale claire concernant le statut de l’activité, les communes mènent des politiques paradoxales en matière de prostitution : l’activité n’est pas reconnue et ne bénéficie donc d’aucune protection, mais les revenus issus de cette activité sont taxés. Ces politiques sont également incohérentes dans l’espace et dans le temps puisqu’elles sont plus ou moins laxistes d’une commune à l’autre et selon les majorités politiques en place.

Certains projets de loi visent la prohibition de la prostitution, ce qui selon les acteurs de terrain irait dans le sens contraire d’une protection sociale des prostituées et d’un travail de promotion de la santé efficace. En ce qui concerne l’exploitation exercée par les patrons de bars, ceux-ci sont en situation illégale mais sont généralement tolérés par la police : les réglementations existantes concernant notamment le travail au noir ne sont pas appliquées, c’est donc souvent la loi du «milieu» qui prédomine (absence de contrat de travail ou contrats de serveuse). Le Ministère de la Justice ne maintient pas toujours en détention préventive les proxénètes et trafiquants d’êtres humains.

Les prostituées migrantes en séjour irrégulier cumulent les vulnérabilités : elles sont moins à même de négocier le préservatif, elles ont des difficultés pour s’intégrer à la société belge, elles travaillent plus souvent en rue que les autres et ne maîtrisent généralement pas les langues nationales ni le système de santé belge. Elles sont ainsi moins demandeuses de dépistages, ont accès aux soins dans une moindre mesure et plus tardivement et adhèrent difficilement aux traitements qui leur sont prescrits.

Le déni vis-à-vis du VIH, la méfiance vis-à-vis des institutions et la crainte d’une expulsion du territoire expliquent en partie ces constats. Dans un contexte politique général de fermeture des frontières, le Ministère de l’Intérieur favorise effectivement l’expulsion de ces prostituées dans le but de limiter les migrations aux fins de prostitution. Cette politique nuit aux prostituées dans la mesure où ces expulsions se font parfois de manière harcelante et/ou violente de la part de la police.

Précision méthodologique
Pour réaliser une analyse de situation, les participants, lors de la construction du diagnostic comportemental, formulent les comportements des acteurs sous forme de problèmes, c’est-à-dire de manière négative, et avec un certain degré de généralité. Cette approche critique répond à une nécessité méthodologique : il s’agit à cette étape d’identifier les manquements et aspects à améliorer. Au moment de la formulation des objectifs opérationnels, ces comportements formulés négativement seront traduits de manière positive comme résultats à atteindre et comme activités à mettre en oeuvre.

Sources
  • Espace P asbl. Rapport d’activités 2008 destiné à la Cocof. Bruxelles, 2008a. [retour en haut]
  • Espace P asbl. Rapport de l’enquête sur la santé sexuelle des personnes prostituées en Communauté française. Bruxelles, 2008b. [retour en haut]

(1) Voir la définition dans le document Focus sur les acteurs, le tableau au point 7.3 dans la catégorie «Les prostituées». [retour en haut]

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Une analyse commune pour l'action (décembre 2009)

Cahier 7 - Prostituées féminines

Cahier 7

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Analyses complémentaires

L’analyse de situation pour le public des prostituées est à mettre en relation avec d’autres analyses de situations avec lesquelles elle partage des problématiques communes, en particulier pour les publics :

 
Observatoire du sida et des sexualités - Facultés universitaires Saint-Louis
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